De l’eau a coulé sous les ponts depuis la cérémonie de clôture à Rio, où débutent désormais les Jeux paralympiques. La natation étant un « sport de chrono », l’heure est venue de se pencher avec attention sur les performances réalisées pendant la semaine de compétition. Pour ce faire, nous avons choisi une approche similaire à celle que nous avions utilisée pour décortiquer les résultats des championnats de France au printemps dernier.

Pour analyser les résultats des Jeux de Rio, nous avons fait le choix méthodologique de les comparer à ceux de l’édition olympique précédente. Londres 2012 peut en effet être considérée à plusieurs titres comme la compétition de référence la plus pertinente pour se prêter au jeu de la comparaison statistique. Disputés tous les quatre ans, les Jeux demeurent la principale compétition objectif pour les nageurs de très haut niveau. Les championnats du monde organisés tous les deux ans les années impaires n’ont pas (encore ?) atteint son prestige. Aux Mondiaux de Barcelone 2013 et de Kazan 2015, certaines têtes d’affiche étaient absentes ou en forme moyenne, leur préparation pluriannuelle ayant été théoriquement planifiée pour les amener au top de leur potentiel à Rio en août 2016. Enfin, il est important de souligner que depuis 2012, la réglementation concernant les maillots de bain est restée inchangée. Les olympiens de 2016 n’ont bénéficié d’aucun apport technologique par rapport à ceux qui avaient nagé en 2012 (hormis, il est vrai, les dossistes au départ de leur course).

Pour être tout à fait complet sur la méthodologie employée, il nous a semblé que cela n’avait pas grand sens de s’en tenir à la comparaison des chronos des vainqueurs de chaque épreuve ou des temps d’accession aux médailles olympiques pour dégager des évolutions de fond sur le niveau de la natation mondiale. Les seuls résultats des médaillés sont en effet trop soumis aux performances « hors-normes » de quelques individualités. Nous avons donc affiné notre analyse en comparant les chronos d’entrée en finale olympique (réalisés en demi-finale) ainsi que les chronos d’entrée en demi-finale (réalisés en séries).

 

Les chronos les plus rapides sont indiqués sur fond vert, les plus lents sur fond marron.

  • Titre : temps du vainqueur en finale
  • Podium : temps du troisième en finale
  • Finale : temps du 8e en demi-finale
  • Demi : temps du 16e en séries

 

Titres olympiques
  • Dames : 8 titres sur 16 (50%) ont été obtenus à Rio dans de meilleurs chronos qu’aux Jeux de Londres. Cinq de ces huit performances constituent de nouveaux records du monde : Katie Ledecky (3.56.46 sur 400m NL et 8.04.79 sur 800m NL), Sarah Sjöström (55.48 sur 100m papillon), Katinka Hosszu (4.26.36 sur 400m 4N), et le collectif du relais australien sur 4x100m NL (3.30.65).
  • Messieurs : 5 titres sur 16 (31%) ont été obtenus à Rio dans de meilleurs chronos qu’aux Jeux de Londres (dont deux relais). Seuls trois médaillés d’or individuel ont nagé plus vite que les champions olympiques d’il y a quatre ans : Joseph Schooling (100m papillon), Ryan Murphy (100m dos) et Adam Peaty, qui signe au passage le seul record du monde en course individuelle masculine de la semaine (un improbable 57.13 sur 100m brasse). A noter que Ryan Murphy a également amélioré le record du monde du 100m dos à Rio, mais au départ du relais 4x100m 4N (51.85).
  • Global : « seulement » 13 titres sur 32 (41%) ont ainsi été obtenus à Rio dans de meilleurs chronos qu’aux Jeux de Londres. On mesure à quel point certaines performances réalisées en 2012 étaient exceptionnelles, notamment en crawl masculin (Yannick Agnel sur 200m, Sun Yang sur 400m et 1500m) ou sur 200m dos (Missy Franklin) et 200m brasse (Rebecca Soni) féminins.

 

Podiums olympiques
  • Dames : 14 médailles de bronze sur 16 (88%) ont été obtenues dans de meilleurs chronos qu’aux Jeux de Londres. Seuls le 200m dos et le 200m brasse font exception, alors que le niveau d’accession aux podiums sur l’ensemble des épreuves de nage libre et sur 100m brasse augmente de manière significative.
  • Messieurs : 8 médailles de bronze sur 16 (50%) ont été obtenues dans de meilleurs chronos qu’aux Jeux de Londres. Les progrès les plus marquants concernent les épreuves de brasse, mais aussi le 100m dos, où David Plummer termine 3e de la course en 52.40 (Camille Lacourt touche 5e en 52.70, un chrono qui lui aurait permis d’être vice-champion olympique à Londres).
  • Global : 22 médailles de bronze sur 32 (69%) ont été obtenues dans de meilleurs chronos qu’aux Jeux de Londres. En l’espace de quatre ans, l’accession au podium olympique s’est chronométriquement durcie sur une majorité d’épreuves, ce de manière presque systématique chez les dames.

 

Finales olympiques
  • Dames : sur 88 % des épreuves (14 sur 16) la qualification en finale s’est jouée dans un chrono plus rapide qu’aux Jeux de Londres. Encore une fois, le 200m dos fait exception (avec le 400m 4N), alors que le niveau d’accès en finale a nettement augmenté sur les épreuves de brasse et de nage libre en sprint comme en demi-fond.
  • Messieurs : sur 81% des épreuves (13 sur 16) la qualification en finale s’est jouée dans un chrono plus rapide qu’aux Jeux de Londres. Cela n’a pas été le cas sur le 200m papillon et les épreuves de 4N, pendant que le niveau requis pour entrer en finale se durcissait dans des proportions considérables sur d’autres courses telles le 400m NL, le 200m dos ou le 200m brasse.
  • Global : sur 84% des épreuves (27 sur 32) la qualification en finale s’est jouée dans un chrono plus rapide qu’aux Jeux de Londres. L’amélioration du niveau de performance chronométrique observé pour l’accession aux podiums se confirme encore davantage au stade de la qualification en finale, avec un progrès quasi généralisé par rapport à 2012 sur l’ensemble des épreuves.

 

Demi-finales olympiques
  • Dames : sur 77% des épreuves (10 sur 13) la qualification en demi-finale s’est jouée dans un chrono plus rapide qu’aux Jeux de Londres. Là aussi, ce sont les épreuves de dos qui font figure d’exception (ainsi que le 100m nage libre). Pendant ce temps, le niveau d’élitisme d’autres disciplines s’est sensiblement accru, comme sur 200m NL ou 400m 4N, mais surtout sur le 50m NL, avec près d’une demi-seconde de grignotée en quatre ans, un gouffre sur une distance si courte.
  • Messieurs : sur 92% des épreuves (12 sur 13) la qualification en demi-finale s’est jouée dans un chrono plus rapide qu’aux Jeux de Londres. Le 400m 4N est le seul « mauvais élève » du programme olympique. Ailleurs, il devient de plus en plus exigent chronométriquement d’entrer dans le « top 16 » mondial, surtout sur les épreuves de nage libre, du 50m au 1500m. Cela fut particulièrement criant sur le 100m NL, où à trop vouloir gérer sa série, Jérémy Stravius s’est retrouvé éliminé en dépit d’un chrono honnête (48.62) qui aurait été très largement suffisant pour passer ce tour quatre ans plus tôt.
  • Global : sur 85% des épreuves (22 sur 26) la qualification en demi-finale s’est jouée dans un chrono plus rapide qu’aux Jeux de Londres. La densification du niveau général par rapport à 2012, déjà observée avec l’augmentation du niveau moyen pour l’accession aux finales, se confirme ainsi dès l’échelon des séries qualificatives pour les demi-finales.

 

Hormis quelques « extra-terrestres » (Katinka Hosszu, Katie Ledecky, Adam Peaty, Sarah Sjöström) la plupart des champions olympiques 2016 (notamment masculins) ne sont pas parvenus à nager plus vite que leurs homologues titrés quatre ans plus tôt à Londres. Pour autant, il serait bien incorrect de considérer que le très haut niveau mondial a globalement stagné en quatre ans. Si l’on tient compte des chronos des nageurs montés sur les podiums, des chronos requis pour atteindre finales et demi-finales, il ressort de l’exercice comparatif avec les Jeux précédents que les performances se sont considérablement densifiées à un très haut niveau chronométrique.

De ce constat de densification généralisée, il convient de tirer comme enseignement qu’il n’existe plus aujourd’hui de qualification « assurée » au niveau international, ni pour les demi-finales, ni pour les finales – à part bien entendu pour quelques nageurs encore au-dessus du lot dans leur discipline de prédilection. A ne compter que les médailles, on ne valorise certainement pas comme il se devrait certaines places de finalistes loin d’être anecdotiques.

On peut aussi mettre en relation ces observations avec les résultats pour le moins mitigés de la délégation française. L’exigence du niveau mondial ne semble guère pardonner les performances moyennes ; pour bien figurer au niveau international, il est désormais impératif de nager à son meilleur niveau le jour J, dès les séries. Ce qu’hélas bien peu de nos nageurs ont été en mesure de réaliser à Rio.

Bilan des nageurs français aux Jeux de Rio 2016

 

Seuls les trois nageurs engagés sur les épreuves de demi-fond ont été capables d’élever leur niveau au moment opportun : Coralie Balmy, qui se qualifie en finale sur 400m NL en se rapprochant à un dixième de son record personnel datant de 2009, époque des combinaisons magiques ; Damien Joly, qui signe en série du 1500m NL le seul record de France individuel de la semaine en améliorant sa performance de référence de plus de sept secondes (14.48.90) pour se qualifier en finale ; Jordan Pothain, qui accroche le 8e temps des séries du 400m NL (3.45.43), l’une des épreuves les plus denses du programme, en retranchant plus de deux secondes à son record.

Au rayon des satisfactions, ajoutons la jolie performance du collectif du relais 4x100m NL féminin, qui se hisse en finale de cette épreuve prestigieuse où la concurrence est rude, grâce notamment à l’apport de la dossiste Mathilde Cini reconvertie cette année en nageuse de 100m NL pour venir épauler Charlotte Bonnet, Béryl Gastaldello et Anna Santamans. Le chrono final (3.36.85) constitue un nouveau record de France un peu passé inaperçu qu’il convient de saluer à sa juste valeur.