Entre sa série et sa finale du 200m 4N samedi, Lara Grangeon, détentrice du record de France du 400m 4N, nous a accordé un entretien. La nageuse du C.N. Calédoniens évoque avec nous ses méthodes de travail et sa gestion des championnats de France.

 

 

  • Peux-tu nous présenter ton parcours de nageuse ?

J’ai commencé la natation à 6 mois avec les bébés nageurs, parce que ma grande sœur nageait et que ma mère m’amenait avec elle. J’ai aussi fait d’autres sports, du tennis, de la course, mais c’est vraiment dans l’eau que je me faisais le plus plaisir. Je suis parti à Font-Romeu quand j’allais avoir 15 ans, en 2006, et j’y suis toujours, avec une parenthèse d’un an en Espagne et une année de coupure en raison d’une blessure.

  • Pourquoi avais-tu choisi Font-Romeu ?

À l’époque, le conseiller technique régional de Nouvelle-Calédonie, dont je suis originaire, connaissait très bien Richard Martinez. J’avais fait un stage en janvier de trois semaines avec lui, cela m’a plu et j’ai été acceptée.

  • Et ton expérience en Espagne, c’était pour casser la routine ?

Je me suis qualifiée aux Jeux Olympiques de Londres en 2012 avec Richard. Après les Jeux, je me suis blessée à l’épaule. Cela m’a éloignée des bassins près d’un an. Au mois de septembre 2013, j’avais envie de changer, et j’ai contacté Fred Vergnoux, l’entraîneur de Mireia Garcia-Belmonte, qui fait aussi du 4N et du papillon. Cela a été une super expérience. Là-bas je faisais beaucoup de kilomètres, j’ai acquis du fond, et après une année de coupure j’en avais besoin. Mais ma nage s’est dégradée et le travail technique me manquait. Je savais que je devais retourner avec Richard.

  • Nous avons effectivement été frappés par le nombre d’éducatifs que tu faisais à l’échauffement. Est-ce que tu en fais autant à l’entraînement ?

C’est quelque chose que je fais continuellement. Avec Fred, on pouvait nager plus de 10km par entraînement, il m’est même arrivé de faire 15km un premier de l’an, le maximum que j’aie jamais fait en un seul entrainement. Il s’agissait d’abord d’enchaîner les longueurs, ce qui n’est pas nécessairement un mal, ça marche pour Mireia et pour beaucoup de nageurs. Mais depuis 2006, avec Richard, on fait beaucoup de travail technique. On nage moins, mais cela nous prend autant de temps, parce que l’on fait des séries avec pas mal de récup entre chaque 50m, avec des exercices du type papillon tête hors de l’eau.

En fait, c’est une idée récente, qui est venue lors d’une étape de la Coupe du monde à Dubaï. Comme je suis de nature un peu stressée, et stressante, on fait des exercices pour me mettre en difficulté en me privant de mes repères. Mettre des chaussettes me fait complétement perdre les appuis, mais en même temps, cela exige un gros travail de force. Je vais beaucoup plus lentement et je suis plus essoufflée. C’est bien en période d’affûtage, quand on fait nettement moins de kilométrage et de musculation. Cela me permet de forcer un peu tout en effectuant un travail sur les sensations. Je fais 50 ou 100m comme cela, puis je fais un 25m à allure rapide, ce qui me permet d’avoir de très bonnes sensations.

  • Est-ce que tu fais partie de ces nageurs qui sont plutôt en forme toute l’année, ou as-tu des pics de forme et des périodes durant lesquels tu es très loin de tes meilleurs temps ?

J’ai des pics de forme, et des moments de creux. Par exemple, à Marseille, il y a trois semaines, j’ai nagé 4.46 au 400m 4N [Elle a porté son record de France à 4.36.61 cette semaine]. En fait, en papillon, j’arrive à peu près à me maintenir tout le temps au même niveau. Par contre, en 4N, j’ai des grosses variations. L’enchainement des nages est vraiment compliqué quand je suis en période de travail.

En septembre-octobre, on a fait un kilométrage important, notamment durant un stage en Thaïlande durant lequel on nageait 7 kilomètres par séance. Ensuite, on a un peu relâché avant les championnats de France en petit bassin. C’est ce qui m’a permis d’y être performante. En février, on a recommencé à nager beaucoup. Ce sont vraiment durant ces périodes que le 4N est difficile pour moi en compétition.

  • On a l’impression que tu es assez autonome dans tes échauffements, que tu ne sollicites qu’à quelques reprises ton entraîneur pour un chrono ou un échange rapide. Est-ce une volonté de sa part de rendre ses nageurs autonomes ?

Oui, c’est vraiment son objectif. Il ne veut pas nous mettre dans un cocon. Mais en cas de besoin, il peut nous arriver de parler pendant une heure et demie. Pour ces championnats, il a su trouver les mots parce que les minimas étaient très durs et que j’avais peur d’en être loin.

Un autre élément, c’est que dans le groupe, nous sommes une douzaine. Lorsque nous faisons tous des « allures », il ne peut pas être partout. Je le sollicite quand j’en ai vraiment besoin, mais je sais qu’il regarde de toute façon l’échauffement dans sa globalité et qu’il me dira tout ce qu’il a vu au même moment. Cela me convient parfaitement.

  • Est-ce que c’est une évolution liée à ton expérience ? Avais-tu davantage besoin d’être rassurée au début de ta carrière ?

J’ai toujours besoin d’être rassurée ! En général, on se fait un « check » juste avant ma course. Avant le 400m 4N, j’ai fait tout le tour du bassin pour pouvoir lui taper dans la main. J’ai toujours besoin de voir qu’il a confiance en moi, c’est très important.

  • Ici, tu avais deux gros objectifs : le 400m 4N, sur lequel tu améliores ton record de France, et le 200m papillon, où tu bats ton record. Est-ce que tu t’étais préparée davantage pour l’une des deux épreuves ?

Je suis d’abord une spécialiste de 400m 4N. Mon entraînement est basé entièrement là-dessus, je fais probablement plus de brasse et de dos que de papillon. Néanmoins, j’avais fait un super chrono sur le 200m papillon à Marseille et je pensais faire un peu mieux ici. Le matin, en série, je nage en 2.09.0 en étant très facile, le soir cela a été nettement plus dur, même si je bats mon record.

  • Au niveau chronométrique, tu pensais donc être un peu plus rapide sur le 200m papillon ?

Oui, je pensais être plus proche des minimas.

  • Et sur le 4004N ?

Là, en revanche, je suis satisfaite.

  • En 4N, tu vois émerger une nouvelle concurrence, avec Fantine Lesaffre et désormais Cyrielle Duhamel. Comment est-ce que tu vois la chose ?

Je pense que c’est important d’être poussée dans ses retranchements pour ne pas être déstabilisée dans les compétitions internationales. Fantine avait très bien nagé à Marseille, où elle avait fait 4.38 et je pense qu’elle peut faire encore mieux. Ici, il y avait du stress lié à la sélection olympique. Lorsque l’on sait que les minimas sont à 4.35, il faut tenter des choses et je pense que c’est ce qu’elle a essayé de faire. Cyrielle est également très prometteuse. Nous avons toutes de très bonnes relations : ce matin, j’avais oublié mon maillot et c’est Fantine qui m’a prêté le sien.

  • Comment est-ce qu’on gère sa semaine lorsqu’on a un programme comme le tien, avec des épreuves difficiles tous les jours ?

Ce qui est bien, c’est que l’on nage tôt, et que par conséquent on finit tôt. Cette nouvelle formule me plaît, parce qu’on a le temps de récupérer, de se faire masser et de rentrer à l’hôtel, manger et faire une bonne sieste. Certes, il faut se lever un peu tôt le matin, mais personnellement cela ne me dérange pas.

  • Est-ce que ta forme varie au cours de la semaine ? Est-ce que tu te sens entamée avant la finale de ton 200m 4N ?

Je pense effectivement que si le 200m 4N avait été le premier jour, le résultat aurait été meilleur que ce que je ferai ce soir. Je suis un peu fatiguée, mais j’ai toujours la même envie, et je profite de l’émulation de la compétition, avec du monde qui est là pour nous encourager. Je serai probablement morte dimanche soir, mais là ça va encore.

  • Dans la plupart de tes épreuves sur ces championnats de France, tu peux te permettre de ne pas nager à fond en série. On a toutefois l’impression que tu effectues certaines parties avec plus d’intensité, comme lors de ton parcours de brasse ce matin lors de ta série du 200m 4N. Quel est l’objectif de ce type de travail ?

Ce matin, j’ai appuyé ma coulée en dos, puis j’ai forcé en brasse, comme Richard et moi en avions décidé. Je l’ai fait parce que ce sont les parties importantes en 4N. Cela me permet de ne pas m’endormir et de prendre des marques en vue de la finale.

  • Tu as nagé ici une épreuve un peu inhabituelle pour toi : le 200m NL. Est-ce que tu avais en tête le relais olympique ?

Je m’étais engagé sur 200m brasse et 200m NL. En tant que nageuse de 4N, on ne sait jamais sur quelle nage on va se sentir bien. Sur 200m brasse, je pense que j’aurais pu viser un podium mais cette année, les championnats sont des sélections olympiques et les minimas n’étaient pas abordables. Je me suis dit que j’avais envie de tenter ma chance sur le 200m NL, d’autant plus que comme je n’en fais pas souvent, je ne sais pas vraiment ce que je vaux quand je suis en forme. Je ne voulais pas avoir de regrets plus tard : j’ai tenté, ça n’a pas marché. 1.58.96, je savais que ça serait compliqué, mais en prenant la vague de quelqu’un, on ne sait jamais…

  • Est-ce que tu peux nous parler de ton rituel au départ d’une course ? Tu restes toujours debout plus longtemps que les autres sur le plot de départ, les mains écartées.

Cela date de mon séjour en Espagne. Un jour que l’on faisait un départ, Frédéric Vergnoux m’a expliqué que rester trop longtemps en position de départ coupait la respiration. Il m’a conseillé de rester debout le plus longtemps possible. J’essaye donc de descendre vraiment au dernier moment. Je suis l’une des seules à faire ça, mais c’est maintenant une habitude que j’ai prise.

  • Une compétition comme celle-là laisse des traces, physiquement et nerveusement, mais c’est aussi une semaine durant laquelle tu nages moins que si tu étais à l’entraînement. Est-ce que tu vas prendre quelques jours de repos ou repartir tout de suite sur un kilométrage important ?

Jeudi, je serai dans l’avion pour la Nouvelle-Calédonie. Je ne ferai qu’une séance par jour pendant deux semaines, puis je reprendrai le rythme habituel.

  • Comment est-ce que tu gères l’incertitude autour de ton éventuel repêchage pour les Jeux Olympiques ?

Certains ont nagé près des minimas. De ce point de vue, difficile de faire mieux qu’Anna ! Il est marqué que jusqu’à six nageuses peuvent être repêchées, mais rien ne les oblige à en prendre six, ni même une seule. J’ai envie d’y croire, je pense être capable d’être performante le jour J, mais si je ne suis pas dans l’équipe, je comprendrai : je n’ai pas fait le temps de sélection. Quoi qu’il arrive, j’accepterai la décision.

  • Est-ce que ta participation aux championnats d’Europe dépend de cette décision ?

Si je suis retenue pour les Jeux, j’irai peut-être à Londres, mais probablement en ne m’engageant que sur une seule épreuve. De toute façon, je ne pourrai pas être à nouveau en forme dans un mois, ça serait dans une optique de travail. C’est aussi quelque chose que l’on doit voir avec Richard, parce que s’il est avec moi aux championnats d’Europe, les autres membres du groupe sont privés de leur entraîneur.

  • Lorsque tu es en équipe de France, il t’accompagne ?

En général, oui, et ce n’est pas toujours facile à gérer pour lui. Dans le groupe, il y a Pauline Mahieu, qui avait les mêmes objectifs que moi mais qui participera finalement aux championnats d’Europe junior.

  • D’ailleurs, elle a semblé en retrait durant ces N1. Est-ce qu’il y a une raison à cela ?

Pauline a beaucoup de potentiel. Je m’entraîne toute l’année avec elle et je l’ai vu faire des choses fabuleuses. Je crois que la difficulté des minimas l’a crispée, parce que ce n’était pas du tout sa nage, pas du tout la Pauline que je connais à l’entraînement. Mais je crois beaucoup en elle pour le futur. Selon moi, elle peut être médaillée dans quatre ans à Tokyo.

  • Qu’est-ce qu’il faut te souhaiter à toi pour cet été ?

 La qualification pour les Jeux…et puis on verra bien !

 

 

 

Merci à Lara Grangeon pour sa grande disponibilité.